On parle de feature comme d’un ajout neutre : une fonctionnalité en plus. En réalité, chaque feature est une décision produit lourde de conséquences. Elle engage du temps, de la complexité, de la maintenance - et elle s’accumule.
Sur le terrain, ce n’est pas le manque de features qui abîme un produit. C’est leur empilement mal pensé. Des options qui se superposent, des comportements difficiles à comprendre, un produit qui devient plus riche… mais moins lisible.
👉 Une feature utile n’est pas celle qu’on peut développer. C’est celle qui résout un problème réel sans en créer trois autres.
Une feature n’est pas “ce que le produit sait faire”
Réduire une feature à une capacité fonctionnelle est une erreur classique. Une feature n’est jamais un simple ajout. C’est une hypothèse produit transformée en comportement, qui va vivre, vieillir et peser sur tout le reste du système.
Avant même d’être développée, une feature engage déjà des choix.
Une feature est une décision, pas un ajout
Quand on décide d’ajouter une feature, on décide en réalité :
- ce que le produit doit faire en priorité ;
- ce qui mérite d’être simplifié, automatisé ou encadré ;
- et, implicitement, ce qui passera au second plan.
Une feature n’arrive jamais seule. Elle crée de nouveaux parcours, de nouveaux cas limites, de nouvelles attentes côté utilisateur.
C’est souvent là que le décalage apparaît : la feature “fonctionne”, mais elle complique la lecture globale du produit.
👉 Une feature n’est pas jugée sur ce qu’elle permet, mais sur ce qu’elle rend plus clair (ou plus confus).
“Sur beaucoup de projets, le vrai problème n’est pas la feature elle-même. C’est tout ce qu’elle oblige à décider autour : les cas limites, les règles implicites, les comportements à refuser. Quand ces décisions ne sont pas posées explicitement, la feature passe… et le flou reste.”
— Thomas, Lead Developer @ Yield Studio
Chaque feature a un coût qui dépasse le développement
Le développement n’est que la partie visible. Une feature implique ensuite :
- de la maintenance ;
- des tests à chaque évolution ;
- du support ;
- des arbitrages futurs pour la faire évoluer… ou la retirer.
C’est pour ça qu’un produit ne devient pas complexe par accident.
Il devient complexe feature après feature, quand chaque ajout n’est pas compensé par une simplification ailleurs.
👉 Ajouter une feature, c’est accepter une dette potentielle. La question n’est pas si elle coûtera, mais quand.
Quand une feature crée vraiment de la valeur
Toutes les features ne font pas progresser un produit. Certaines ajoutent de la surface. D’autres réduisent un problème réel. La différence ne se voit pas dans la roadmap, mais dans l’usage.
📊 L’usage réel des features
Selon les Pendo Product Benchmarks 2024, seulement ~6,4 % des features d’un produit génèrent 80 % du volume de clics des utilisateurs.
Autrement dit, près de 94 % des features sont rarement ou jamais utilisées, même dans des produits actifs.
Elle remplace un contournement existant
Une feature utile ne crée pas toujours un nouveau comportement.
Elle formalise souvent quelque chose qui existe déjà… mais mal.
Sur le terrain, ça se repère vite :
- l’utilisateur exporte pour retravailler ailleurs ;
- il répète une action manuelle à chaque usage ;
- il appelle le support pour “faire autrement”.
Dans ces cas-là, la feature ne complexifie pas le produit.
Elle remplace un bricolage par un comportement clair.
👉 C’est souvent là que le gain est le plus net.
“Quand on analyse une demande de feature, on regarde rarement ce que les utilisateurs demandent en premier. On regarde ce qu’ils font à côté du produit. Si une feature remplace un Excel, un copier-coller ou une procédure interne, elle a déjà prouvé sa valeur.”
— Julien, Product Manager @ Yield Studio
Elle réduit un coût, pas juste une gêne
Certaines features ne rendent pas le produit plus agréable.
Elles le rendent moins coûteux à utiliser ou à exploiter.
Automatiser un contrôle, fiabiliser un calcul, supprimer une étape inutile : ce ne sont pas des ajouts spectaculaires, mais ce sont eux qui font tenir un produit dans la durée.
👉 Une feature qui évite une erreur quotidienne vaut plus qu’une option utilisée occasionnellement.
Elle simplifie les décisions futures
Une feature bien pensée ne répond pas seulement à un besoin immédiat. Elle pose un cadre.
Elle permet :
- de refuser d’autres demandes similaires ;
- d’éviter des variantes inutiles ;
- de garder une logique produit lisible.
À l’inverse, une feature ajoutée sans conséquence est souvent une feature qui crée du flou pour la suite.
👉 Une feature crée de la valeur quand elle ferme des portes. Pas quand elle les ouvre toutes.
Une feature se décide avant d’être développée
Sur le terrain, la plupart des problèmes de features ne viennent pas du code. Ils viennent d’une décision mal posée en amont, ou jamais vraiment posée.
Avant d’entrer en développement, une feature doit déjà avoir fait son travail.
Quel problème précis est-ce qu’on cherche à résoudre ?
Pas une intention vague (“améliorer l’expérience”, “ajouter de la valeur”).
Un problème concret, observable, mesurable.
Si on n’est pas capable de décrire :
- ce qui bloque aujourd’hui ;
- pour qui ;
- dans quelle situation précise ;
…alors la feature risque surtout de répondre à une impression, pas à un besoin réel.
Qu’est-ce qu’on accepte de ne pas faire en échange ?
Chaque feature consomme :
- du temps d’équipe ;
- de l’attention produit ;
- de la complexité future.
Décider une feature sans décider ce qu’on repousse, simplifie ou abandonne, c’est empiler sans arbitrer.
👉 Sur les projets qui tiennent dans le temps, chaque ajout s’accompagne d’un renoncement explicite.
Comment saura-t-on qu’elle a fait son job ?
Une feature n’est pas “livrée” quand elle est en prod.
Elle l’est quand on sait :
- si elle est utilisée ;
- si elle a réduit le problème initial ;
- ou si elle n’a rien changé.
Sans critère clair, la feature reste. Même si elle n’apporte rien.
Et c’est comme ça qu’un produit se charge lentement… sans jamais s’alléger.
👉 Une feature qu’on ne sait pas évaluer est une feature qu’on ne saura jamais retirer.
Conclusion - Une feature est un engagement, pas un bonus
Un produit ne progresse pas en ajoutant des features. Il progresse en assumant des choix clairs et en renonçant au reste.
Chaque feature engage le produit dans le temps : maintenance, complexité, arbitrages futurs. Ce qui compte n’est pas ce qu’elle permet de faire aujourd’hui, mais ce qu’elle rend possible (ou impossible) demain.
👉 Une bonne feature ne rend pas le produit plus riche. Elle le rend plus lisible, plus cohérent, et plus facile à faire évoluer.
Les équipes qui construisent des produits solides ne livrent pas plus de features.
Elles livrent moins de décisions floues.